
Douze ans après, Lampedusa reste traumatisée par le naufrage du 3 octobre 2013, qui a fait près de 400 morts
Le 3 octobre 2013, Lampedusa connaissait son premier gros naufrage au large de ses côtes. Ce jour-là, 368 hommes, femmes et enfants sont morts noyés près de l’île italienne. Douze ans plus tard, l’émotion reste vive dans la ville, traumatisée par ce drame.
Leslie Carretero, envoyée spéciale à Lampedusa,
À Lampedusa, Pietro Bartolo est une figure locale. Pendant 30 ans, ce gynécologue de formation a été en première ligne dans l’accueil des migrants débarqués sur l’île italienne après une périlleuse traversée de la Méditerranée. « Au total, entre 1991 et 2019, j’ai rencontré 350 000 personnes », explique cet homme de 69 ans qui nous reçoit en plein mois de juillet dans son appartement de la rue principale de la ville.
Dans son salon climatisé, tout ou presque rappelle son engagement. Dans une vitrine, celui qu’on surnomme « le médecin de Lampedusa » a rassemblé les innombrables prix qu’il a reçus ces dernières années. Au milieu, trône une photo de sa rencontre avec le Pape François, grand défenseur des exilés pendant son pontificat – il s’était même rendu à Lampedusa en juillet 2013, quatre mois après son élection.
Pietro Bartolo a été pendant 30 ans en première ligne dans l’accueil des migrants à Lampedusa. Crédit : Valentina Camu pour InfoMigrants
Pietro Bartolo a été pendant 30 ans en première ligne dans l’accueil des migrants à Lampedusa. Crédit : Valentina Camu pour InfoMigrants
« Lors du premier débarquement en 1991, j’ai été surpris, je ne savais pas ce qu’il se passait », se remémore-t-il. À partir de cette date, Pietro Bartolo assistera à toutes les arrivées de migrants pour prodiguer les premiers soins.
En 2011, au moment des printemps arabes, les Tunisiens débarquent massivement sur l’île italienne située à 150 km de leurs côtes. C’est le début d’une nouvelle route migratoire : depuis, les arrivées n’ont jamais cessé.
Un autre bond est enregistré en 2016 à Lampedusa. « Je ne m’arrêtais jamais, j’étais appelé nuit et jour pour venir au port à cette période », dit-il en mettant la tête entre ses mains. Cette année-là, 181 000 débarquements sont recensés sur ce territoire italien perdu au milieu de la Méditerranée, un chiffre jamais enregistré dans le passé.
« Ce sont des êtres humains, pas juste des numéros »
Mais ce que Pietro Bartolo n’oubliera jamais, ce sont les corps qui s’échouent sur l’île italienne. Face à l’étendue des dépouilles qui arrivent, il s’improvise légiste pour l’identification des cadavres. « J’ai voulu être gynécologue pour donner la vie et j’ai travaillé pendant 30 ans sur la mort », regrette le médecin.
Le 3 octobre 2013 est une date clé pour les habitants de Lampedusa. Cette nuit-là, au moins 368 personnes ont péri noyées après que leur chalutier surchargé a coulé au large de l’île – et 155 ont survécu. D’autres naufrages suivront mais celui-ci est le premier de cet ampleur dans la région. Et le souvenir reste douloureux.
Dans les rues de la ville, difficile de passer à côté de ce drame. Des plaques apparaissent à différents endroits – en bas des immeubles notamment – et un monument portant le nom des victimes a été érigé sur une place de la municipalité.
Un monument en hommage au victime du naufrage du 3 octobre 2013 à Lampedusa. Crédit : Valentina Camu pour InfoMigrants
Un monument en hommage au victime du naufrage du 3 octobre 2013 à Lampedusa. Crédit : Valentina Camu pour InfoMigrants
« Quand je suis arrivé au port, j’ai vu 111 sacs mortuaires », se souvient « le médecin de Lampedusa ». Pietro Bartolo est alors chargé de récolter tous les éléments qui faciliteront l’identification des morts. « Je devais mettre des chiffres devant les cercueils mais ce sont des personnes, des êtres humains, pas juste des numéros », insiste-t-il. Plusieurs fois, il arrête son récit et laisse couler quelques larmes.
Lorsqu’elle évoque son mandat à la mairie de Lampedusa de 2012 à 2017, Giusi Nicolini aussi s’arrête rapidement sur ce terrible accident. « Rien n’était prévu à l’époque pour gérer ce genre de situation », affirme l’ancienne édile dont les souvenirs restent toujours vifs des années plus tard. Devant l’ampleur de la tâche, la maire fait à l’époque appelle à d’autres communes pour aider à enterrer les dépouilles, le cimetière de Lampedusa n’étant pas assez grand.
Après ce drame, Giusi Nicolini met en place un protocole pour s’occuper des corps. Désormais, c’est le centre d’accueil de l’île qui prend en charge cette question.
En 2013, toute la ville est mise à contribution : des habitants accueillent des survivants et des commerçants distribuent gratuitement des vivres.
La partie réservée aux exilés décédés dans le cimetière de Lampedusa. Crédit : Valentina Camu pour InfoMigrants
La partie réservée aux exilés décédés dans le cimetière de Lampedusa. Crédit : Valentina Camu pour InfoMigrants
Au cimetière de la ville, un carré est réservé aux exilés morts lors de la traversée. Des croix jaillissent de terre, certaines ornées d’un bouquet de fleurs, le tout sous un imposant tableau représentant la mer et le soleil couchant. Là aussi, une plaque rappelle le naufrage du 3 octobre 2013.
Au lendemain du drame et devant l’alignement des cercueils, les chefs d’États de l’Union européenne (UE) avaient déclaré : « Plus jamais ça en Europe ! ». Quelques semaines plus tard, l’UE lançait l’opération de secours Mare Nostrum, en Méditerranée centrale : cinq bâtiments de la marine militaire ainsi que des moyens aériens surveillaient en permanence cette zone maritime pour venir en aide à toute embarcation en difficultés. Mais cette initiative ne dure qu’un an, et est remplacée au fil des années par des dispositifs européens moins ambitieux.
« Le visage d’un enfant de trois ans mort en mer me hante »
Quelques jours après le naufrage du 3 octobre 2013 qu’il l’a profondément marqué, Pietro Bartolo reçoit un nouveau coup de téléphone pour accueillir neuf survivants, tous Syriens, d’un autre accident en mer. « Un rescapé m’a raconté qu’au moment où le bateau a coulé, il a mis son bébé sur le torse, a pris son enfant âgé de trois ans dans un bras et sa femme dans l’autre. Au bout d’un moment, épuisé, il a dû faire un choix et a lâché le petit de trois ans. Les secours sont arrivés cinq minutes après », relate l’homme aujourd’hui retraité.
« J’ai éclaté en sanglots lorsqu’il m’a expliqué son histoire », assure-t-il, en séchant ses yeux toujours embués, 12 ans plus tard.
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Quelques heures après, Pietro Bartolo retourne au ponton et prie Dieu – alors qu’il n’est pas croyant – de ne pas trouver un autre enfant dans le premier sac mortuaire qu’il ouvrira. « Et c’était un enfant de trois ans. Son visage me hante encore aujourd’hui, je me souviens précisément de la manière dont il était habillé. Je pense à lui toutes les nuits ».
C’est cet enfant qui le poussera à entrer en politique, dit-il en laissant échapper une nouvelle larme. En 2019, il est élu député européen. « Je voulais changer les choses concrètement et j’espère avoir un peu réussi ». En 2024, son mandat prend fin mais pas son engagement : Pietro Bartolo fait le tour des écoles d’Europe pour sensibiliser sur la question migratoire. « Je n’ai pas pu sauver cet enfant, mais je peux sauver les autres », veut-il espérer.
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