Home A LA UNE Réquisitoire du Cardinal Robert Sarah sur la société guinéenne: « Pourquoi l’église a...

Réquisitoire du Cardinal Robert Sarah sur la société guinéenne: « Pourquoi l’église a plus de marge de manœuvre que la mosquée? », Habib Yimbéring

0

La récente dénonciation des fléaux qui assaillent la société guinéenne faite par le cardinal Robert Sarah a suscité beaucoup de réactions. Unanimement, ses compatriotes ont salué le courage de l’homme. Estimant que le prélat constitue l’exception qui confirme la règle dans un pays où le pouvoir politique a toujours cherché à apprivoiser les autres composantes de la société.

Entre ce discours, qui n’est pas le premier de la part de cet homme d’église, et le silence des imams, certains Guinéens font un parallèle. Que dis-je, un véritable réquisitoire contre les chefs religieux musulmans, accusés à tort ou à raison de rouler pour les différents chefs qui se sont succédé depuis l’indépendance.

Sans défendre les imams, il ne serait pas superflu d’analyser la situation un peu plus en profondeur avant de tirer une conclusion hâtive voire un verdict sans appel contre les chefs religieux musulmans. Parce que, à plusieurs égards, les enjeux et la dimension sont totalement et radicalement différents selon que ce soit avec les chrétiens ou les musulmans.

La dimension du Cardinal Sarah

Le cardinal Robert Sarah n’est pas n’importe qui. Aussi bien en Guinée que dans le monde. C’est quand même quelqu’un qui était pressenti pour succéder au défunt Pape François. Et la récente prise de bec entre le président américain et le souverain pontife est la preuve que le chef de l’Eglise catholique est l’un des hommes les plus puissants du monde. Même si Donald Trump a martelé le 13 avril dernier qu’il ne présenterait pas des excuses à son compatriote, il a envoyé son secrétaire d’Etat au Vatican pour tenter d’apaiser les relations entre les deux dirigeants. Même si certains diront que c’est à des fins électoralistes dans une Amérique où le christianisme a une grande influence sur la société.

Cela veut dire qu’on ne peut pas comparer le Cardinal Robert Sarah et l’imam de la mosquée Fayçal de Conakry dont les images croisées sont affichées sur la toile. Histoire de dire que l’un fait son travail et l’autre ne le fait pas. Hier les critiques visaient feu Elhadj Ibrahima Bah, aujourd’hui Elhadj Mamadou Saliou Camara, respectivement ancien et actuel premier imam de la mosquée Fayçal de Conakry.

Durant le règne du général Lansana Conté, celui qui était l’archevêque de Conakry était le seul qui disait tout haut ce que beaucoup d’autres murmuraient tout bas. Après une longue période de silence, consécutive à son éloignement du pays, le célèbre guinéen renoue avec son ancien discours. Il est fort à parier que ce ne sont pas tous les chefs religieux chrétiens qui peuvent tenir le même discours que leur leader.

Autre facteur qui donne plus de marge de manœuvre aux chrétiens, ces derniers constituent une minorité. Les pouvoirs publics sont conscients que l’homélie chrétien touche moins de personnes que le sermon musulman. Ce qui fait qu’ils sont plus enclins à concéder une plus liberté de ton aux chrétiens qu’aux musulmans.

La formation des chefs religieux

A la différence des musulmans, les chrétiens font une formation classique et scientifique avant celle de la religion. Pour beaucoup d’entre eux, c’est après avoir obtenu un diplôme qu’ils se consacrent entièrement à la religion. Alors que, pour la plupart des imams, la formation se fait exclusivement dans le domaine de la théologie. Ils apprennent par cœur le verset 59 de la sourate 4 Les Femmes : « Ö, les croyants ! Obéissez à Allah, obéissez au messager et à ceux d’entre vous qui détiennent le commandement ». Ce verset est régulièrement rappelé aux imams par les autorités religieuses pour leur dire qu’ils doivent le mettre strictement en application.

Le contrôle du culte par l’Etat

Connaissant l’influence de la religion sur les fidèles, l’Etat – ici comme ailleurs – tient à encadrer les discours et les activités religieux. C’est pour cette raison que le sermon du vendredi est rédigé et distribué par le secrétariat général des Affaires religieuses à Conakry et dans les principales villes du pays. Parce que les autorités estiment que si chacun fait son sermon, il existe un risque réel de dérapages.

Or le vendredi et les deux grandes fêtes musulmanes constituent les seuls grands évènements qui permettent aux imams de faire passer leurs messages à un grand nombre de personnes. Même si, il est vrai, que certains d’entre eux utilisent désormais les nouvelles technologies de l’information et de la communication pour faire passer des messages. Mais ces messages sont très surveillés, comme l’attestent les multiples suspensions et mêmes radiations d’imams qui ont osé émettre un son de cloche différent de celui que les princes veulent entendre.

Le conservatisme

Malgré l’implication des autorités pour harmoniser le discours religieux, certains imams ont du mal à s’adapter. Le sermon rédigé par les autorités évoque souvent des thématiques factuelles. A l’approche de chaque grand évènement, celui-ci est passé au peigne fin : Ramadan, pèlerinage, zakat et même les élections. Seul problème, certains imams n’ont pas le niveau pour lire et interpréter le texte rédigé par des cadres de haut niveau en langue arabe. Certains de ces imams préfèrent encore les livres utilisés par leurs pères et même leurs grands-pères pour faire le sermon du vendredi. Or ces sermons sont complètement déconnectés des réalités du monde et du moment.

L’égoïsme et l’affinité dans les mosquées

Ceci expliquant cela, certains imams, bien que physiquement et mentalement diminués par l’âge, s’accrochent encore à leur poste. Comme les chefs d’Etat accusés de vouloir mourir au pouvoir, certains imams, eux aussi, ne veulent pas voir leur successeur. Ou au mieux, celui-ci doit être un des leurs. En l’occurrence un fils. Ce phénomène crée des tensions entre les fidèles et empêche l’émergence des compétences. Lorsqu’un homme assume une fonction contre la volonté de la majorité, on observe en religion la même situation qu’en politique.

L’obsession de diriger les fidèles à vie empêche l’alternance dans les mosquées. Elle prive des jeunes talents formés dans les plus grandes universités islamiques de jouer véritablement leur rôle dans les mosquées. Parfois ils ne peuvent ni diriger la prière ni même prendre la parole pour améliorer les pratiques religieuses dans la mosquée où ils prient. Parce qu’on ne veut pas qu’ils fassent de l’ombre au grand imam.

Ceci dit, même si ces jeunes, qui ont étudié dans les plus grandes universités islamiques, prennent les choses dans les mosquées, ils ne maîtrisent que la théologie. Cela veut dire que ceux qui attendent des imams un discours aussi osé que celui du cardinal Robert Sarah, vont devoir patienter encore.

Habib Yimbéring