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« Le directeur général de la radio Lynx FM n’est pas Julian Assange de Wikileaks, ni Edwards Snowden pour être poursuivi sur la base de la loi relative à la cyber-sécurité… », Alpha Saliou Wann

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Dans l’indifférence générale, nous sommes en train de perdre progressivement tous nos acquis démocratiques obtenus au prix d’âpres luttes durant les années 1990 sous le régime du général Lansana Conté. Les vrais démocrates se sont fait rouler dans la farine en s’associant avec les pires ennemis des libertés démocratiques sous prétexte d’unité d’action face au pouvoir. Aujourd’hui, ces derniers contrôlent totalement l’appareil d’Etat et ils sont tellement persuadés de leur toute-puissance, qu’ils ne s’en cachent plus : ils répriment brutalement toute forme de contre-pouvoir dans la société.
La reprise en main par les sécurocrates les plus violents a commencé en 2007 par les massacres de janvier-février 2007, suivis par ceux du 28 septembre 2009. Ragaillardis par l’impunité qui leur a été accordée par Alpha Condé, ils ont poursuivi leur maléfique besogne par les tueries des manifestants de l’opposition durant ses 9 ans de pouvoir. Pour museler toute liberté d’expression dans le pays, ils s’attaquent désormais à la presse et pour le faire, il leur fallait frapper fort un symbole : Diallo Souleymane du groupe de presse le Lynx-la Lance et radio Lynx FM, qui est la figure emblématique du combat pour la liberté de la presse dans notre pays. Sous le général Lansana Conté, ils avaient déjà tenté de casser sa plume, de le mettre au pas, sans succès. Oui, ils n’ont pas réussi parce que la classe politique à l’époque était fortement mobilisée pour défendre la liberté d’expression fondement essentiel de la démocratie et de l’Etat de droit.
Les avocats nous disent que les magistrats utilisent systématiquement la loi 037 du 28 juillet 2016 sur la cyber-sécurité contre leurs clients à la place de la loi organique 002/CNT/2010 sur les délits de presse. Le directeur général de la radio Lynx FM n’est pas Julian Assange de Wikileaks, ni Edwards Snowden pour être poursuivi sur la base de la loi relative à la cyber-sécurité. Il s’agit donc d’une mauvaise application des lois qui mérite la saisine de la Cour Constitutionnelle. Contrairement au Bénin par exemple, pour ne citer qu’un pays africain, les citoyens ordinaires Guinéens ne peuvent pas saisir directement la Cour Constitutionnelle sauf le Président de la République, le Président de l’Assemblée Nationale ou un dixième des députés, la Commission Électorale Nationale Indépendante, l’Institution Nationale Indépendante des Droits Humains et enfin la Juridiction devant laquelle une exception d’inconstitutionnalité est soulevée. C’est cette dernière possibilité que les avocats du doyen de la presse privée M. Souleymane Diallo doivent utiliser pour saisir la Cour Constitutionnelle afin qu’elle précise la bonne interprétation de la loi incriminée et son champ d’application. Un dixième des députés de l’opposition peuvent suivre la même démarche que les avocats. Nous devons épuiser tous les moyens légaux pour empêcher les violations de nos lois, y compris à l’international avec notamment la Cour de Justice de la CEDEAO.

Ce qui m’inquiète en ce moment, c’est de constater que l’opposition est devenue un champ de ruines. Les politiciens gagne-pain l’ont complètement déserté (c’est une bonne chose pour la clarification politique) et comme ils sont très nombreux, on a la fâcheuse impression, qu’il n’y a plus de combattants en face. L’interdiction illégale des manifestations est devenue force de loi. Les forces de coercition de l’Etat sont utilisées pour réprimer brutalement les opposants.
En réalité, toutes les organisations classiques, partis politiques, syndicats et sociétés civiles sont affaiblies, leur espace d’expression restreint. Nous devons donc redéployer nos forces sur un autre terrain non contrôlé par eux. Face à leur capacité de corruption et de répression, il faut mettre en avant une opposition sans visage, donc pas de représentants officiels. Il est plus difficile pour un pouvoir répressif de venir à bout d’un adversaire sans visage. Pékin est confronté à cette difficulté à Hong Kong face à un puissant mouvement de protestation qui mobilise tous les secteurs de la vie socio-économique de la région qui sont mobilisés pour exiger l’application du principe fondateur « un pays, deux systèmes ». Là aussi, fer de lance de la contestation face à la main de fer de la Chine, la jeunesse de Hong Kong défend son identité et ses libertés. En 2007, certes, ce sont les syndicats qui avaient lancé le mot d’ordre de grève générale, mais ce ne sont pas eux qui ont pris l’initiative de l’insurrection et le pouvoir n’avait plus en face des interlocuteurs à manipuler pour faire arrêter le mouvement. Ils ont arrêté les leaders syndicalistes pour casser le mouvement sans succès, parce que ce ne sont pas ces derniers qui dirigeaient l’insurrection sur le terrain opérationnel. Les jeunes n’ont fait que profiter de leur appel à la grève pour se révolter contre le système sclérosé de gouvernance du général Conté. Finalement, n’ayant pas d’interlocuteurs capables de faire cesser les manifestations et face au risque d’implosion de son pouvoir, le général Lansana Conté était obligé de capituler.
C’est ce que nous devons refaire : laisser Alpha Condé faire face aux jeunes combattants Guinéens, sans les partis politiques et la société civile qui doivent se montrer discrets. Ce sont ces jeunes qui ont pris l’initiative de boycotter les premières manifestations du pouvoir pour promouvoir son projet de nouvelle Constitution à Coyah, Dubreka, Boffa etc. Dès qu’on structure le mouvement, c’est la porte ouverte à l’infiltration par des jeunes proches du pouvoir, la récupération par la corruption des responsables désignés, la décrédibilisation de ceux qui résistent et finalement l’échec du mouvement. Or, les jeunes qui luttent se connaissent entre eux et donc sont capables de s’organiser pour faire plier le pouvoir. C’est en contrôlant leurs territoires, quartiers par quartiers, qu’ils finiront par rendre inopérante la répression, car les forces de sécurité ne peuvent se déployer partout en même temps. Personne n’aura, dans ces conditions, l’autorité pour arrêter les manifestations, sauf si Alpha Condé fasse une annonce solennelle qu’il renonce à son projet de référendum sur une nouvelle Constitution et qu’il partira du pouvoir comme prévu par la Constitution en 2020.

Plus que tout autre pays africain, les Guinéens ont intérêt à se mobiliser fortement pour le changement en Guinée. Partout ailleurs, les populations bénéficient d’un minimum de conditions de vie décente, ce qui n’est pas le cas en Guinée. Ces dirigeants incompétents, nous privent de nos libertés, mais en contrepartie, nous n’avons droit à rien d’autre que la misère. Ces 9 dernières années, ils ont tué et enterré l’école. Les jeunes Guinéens sont les plus mal formés de la sous-région et fournissent le plus important contingent pour l’immigration, notamment par la traversée de la mer Méditerranée. Or, les pauvres candidats pour l’eldorado européen ne savent pas que l’Occident n’a plus besoin de la main d’œuvre abondante non qualifiée comme dans les années 1970. C’est fini, il n’y a plus de place pour eux dans ces pays, d’où l’impérieuse nécessité de se battre sur place pour contraindre nos dirigeants fainéants à céder le plancher à plus soucieux du développement du pays.
Jeunes de Guinée, vous ne vous battez pour personne, bien au contraire, vous vous battez pour vous-mêmes. Si vous êtes déterminés et persévérants dans la lutte, vous finirez par nettoyer du pouvoir tous ces incompétents, fainéants, sangsues voraces et égoïstes qui ne vous laissent pour seule perspective que le chômage de masse. Il faut une synergie d’action entre les jeunes de la diaspora et ceux de l’intérieur du pays, grâce à la puissance des réseaux sociaux et l’assistance que les uns peuvent apporter à ceux qui se battent réellement sur le terrain.
Je sais que les jeunes les plus actifs militent dans les partis politiques. Toutefois, il est de leur intérêt politique, de faire d’abord échec au projet de contrôle total de la société par les clans mafieux qui nous dirigent et la perpétuation au pouvoir de leur chef pour garder leur mainmise sur les richesses du pays. Et dans le cadre de cette lutte sous forme de guérilla urbaine, ils ont plus d’expertise que les dirigeants de leurs partis, donc ils doivent être autonomes pour apporter de l’efficacité à leur mouvement, car in fine ce sont les partis qui seront les bénéficiaires d’un nouveau climat politique respectueux du droit.
Jeunes de Guinée, vous tenez les cartes en main, à vous de jouer pour préserver nos libertés et empêcher toute réforme constitutionnelle qui ouvrira la voie à un troisième mandat pour Alpha Condé.
Ne vous y trompez pas, sont hors-la-loi, celles et ceux qui exercent le pouvoir d’Etat tout en violant quotidiennement les lois de la République. Quant à vous, votre résistance est conforme à l’article 21 de notre Constitution.
« Ceux qui luttent, sont ceux qui vivent »

Alpha Saliou Wann