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Couple : « On ne fait plus l’amour et alors ? »

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Valentine a 20 ans quand elle rencontre Pablo. Ils n’habitent pas le même pays. Elle quitte famille, boulot et amis pour le rejoindre. Dix ans plus tard, ils sont heureux, fous de leur petite fille, mais notent que quelque chose a changé : leur vie au lit a drastiquement ralenti.

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C’est arrivé progressivement avec la naissance de leur enfant. Juste après l’accouchement, Valentine n’a plus très envie, craint d’avoir mal. De fil en aiguille, la fatigue les gagne, le bébé et le quotidien prennent le dessus, les rapports s’espacent. «Avant, on rentrait de nos journées, on avait la maison pour nous, c’était plus propice à faire l’amour qu’aujourd’hui. L’envie n’est pas morte, mais elle est moins présente, et on a rarement la force», raconte la jeune femme de 30 ans.

Là où beaucoup y verraient du «moins», eux évoquent ce qu’ils ont gagné en parallèle de cette perte d’activité sexuelle. De l’intimité, du confort, par exemple. Elle témoigne de l’absence totale de pudeur entre eux, de la complicité physique qui continue de les unir. «L’hiver on aime aller passer une journée aux eaux thermales à côté de chez nous, se retrouver tous les deux. On continue de prendre des douches ensemble régulièrement, on s’enlace, on a de la tendresse, mais simplement ça ne nous conduit pas à faire l’amour.»

Le duo ne voit rien d’alarmant dans ces périodes de «calme plat». «On en discute, mais on ne se dit jamais qu’il faut qu’on passe à l’acte, que c’est une honte ! On n’en fait pas un drame», termine Valentine. Elle trouve même à cette sexualité aux rares occurrences quelque chose de «naturel». «Notre couple est loin de ne tenir qu’à ça ! On est complices, on fait des tonnes de choses ensemble, il me connaît mieux que personne, il sait exactement comment me soutenir quand je n’ai pas le moral, il m’aide à avancer, je peux tout lui confier.»

« Le sexe est un moment fondateur du couple »

D’autres duos, victimes de la routine, voient leur désir pour le partenaire se déliter jusqu’à disparaître complètement, mais ne s’imaginent pas l’un sans l’autre pour autant. Certains décident même de donner un coup de pied dans le modèle de couple exclusif, d’entretenir des relations «à côté», et y trouvent un certain apaisement. Si chacun vit la chose à sa façon, quand on interroge ces couples sur leur sexualité en berne, tous répondent : «Et alors ?»

Ce ressenti a de quoi surprendre. D’ordinaire, la baisse de libido inquiète. Et pour cause : la sexualité occupe une place centrale dans la vie des couples d’aujourd’hui, notamment parce qu’elle est souvent le point de départ des relations, note le sociologue Jean-Claude Kaufmann (1). En clair, il y a d’abord le désir, puis les sentiments ; soit une inversion du schéma traditionnel. De fait, «le sexe est un moment fondateur très chargé en symbolique», résume-t-il.

«Au début, l’autre est comme un continent nouveau que l’on a envie de découvrir, le sexe permet d’entrer dans un état de fusion avec le partenaire», poursuit la psychanalyste Florence Lautrédou. C’est dire si l’enjeu est grand. Valentine se souvient qu’au départ, ils faisaient l’amour trois fois par semaine. Mais avec l’habitude, un événement important ou la naissance d’un enfant, le désir se délite. Au point de se demander si son couple peut continuer malgré cela, de s’interroger sur le fait de ne pas avoir la sexualité dite «normale», régulière, prônée dans les magazines. Ces questions n’ont pas fait vaciller Valentine. «On ne va pas se forcer juste pour faire comme les autres couples», commente-t-elle.

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Le modèle du couple cocon

«Dans certains couples, la sexualité n’a pas forcément une place centrale, c’est une chose parmi tant d’autres de la vie conjugale», analyse le sociologue. Il y a ceux qui «s’acquittent» du coït, davantage pour se rassurer que par désir, parce qu’on a en tête que «le sexe est le ciment du couple». Il y a ceux qui décident d’externaliser la solution en allant voir ailleurs, et d’autres qui acceptent d’être un «couple cocon» et non un «couple passion», et qui misent tout sur «le bon partenaire», sur le système de soutien mutuel.

C’est alors une autre forme d’amour qui naît, où la sécurité l’emporte sur la sexualité, analyse Florence Lautrédou. Ne pas mêler le sexe à la vie conjugale est d’ailleurs le meilleur moyen de la rendre sécurisante. La dimension sexuelle «entraîne de la tension, nécessite d’avoir de l’imagination, d’entretenir sa désirabilité, de prendre soin de soi», illustre la psychanalyste. Sacrément d’énergie, donc. Or quand on retire l’excitation de l’équation, inconsciemment, tout devient plus simple.

On reproduit alors le schéma de nos propres parents, soit «un foyer asexué, car si tout se passe bien, les parents ne font pas l’amour devant les enfants», souligne-t-elle. On revit une forme de «conjugalité paisible». Quoi de plus sécurisant que le modèle de la «bonne équipe» ?, pensent certains.

Florence Lautrédou l’affirme : l’absence de sexualité n’empêche pas le couple de fonctionner et d’être heureux. À condition de ne pas oublier, taire ou renoncer à son propre désir, essentiel à l’équilibre personnel. La masturbation permet de maintenir cette sexualité de «soi à soi».

(1) Jean-Claude Kaufmann est notamment l’auteur de Pas envie ce soir, le consentement dans le couple, (Éd. Les liens qui libèrent), 19 euros.

Figaro