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Niger: un risque d’internationalisation de la crise (Par Oumar Kateb Yacine de l’Institut Afrique Émergente)

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La junte guinéenne, quant à elle, ne reste pas à la marge. Puis que le CNRD (Comité national du rassemblement pour le développement), dans un communiqué diffusé mardi soir, a « exprimé son désaccord concernant les sanctions préconisées par la CEDEAO, y compris une intervention militaire ». Tout en soulignant l’esprit « panafricaniste » de la Guinée, le CNRD « a décidé de ne pas appliquer ces sanctions qu’il considère illégitimes et inhumaines » avant d’enjoindre l’instance sous-régionale à reconsidérer sa position pour revenir à des meilleurs sentiments.

La CEDEAO joue sa crédibilité

La CEDEAO met sa crédibilité en jeu. Dans sa position actuelle, elle décide d’en découdre avec les putschistes du Niger après l’échec de la médiation du  chef de junte tchadienne, Général Mahamat Déby, qui a pris part au sommet d’Abuja avant de se rendre à Niamey où il a rencontré Mohamed Bazoum et son tombeur qui reste infléchi dans sa position.
Pour réussir son pari de déloger la junte nigérienne, Abuja va réunir dans les prochains jours des chefs d’état major de la CEDEAO moins ceux de quatre pays (Guinée, Mali, Burkina et Niger).
Déjà le Nigeria qui partage 1500 km des frontières avec le Niger annonce qu’il fournira des militaires à la future force de coalition. Les autres pays membres, à des proportions différentes, en feront autant.
Mais rien ne présage la réussite d’une telle opération. Même si les forces occidentales pour le moment restent en place, et de facto, elles fourniraient logistiques et informations aux contingents ouest-africains, le fait que le Mali et le Burkina s’engagent à combattre du côté des putschistes nigériens, la tache sera ardue et la crise va s’intensifier dans la région, étant donné que tous ces pays sont déjà en pleine guerre contre le terrorisme. Tandis que le  Nigeria même qui n’est pas venu à bout de la nébuleuse Boko Haram traverse une  grave crise économique et sociale . Aussi, le Wagner dont le chef Evguéni Prigojine a apprécié le coup d’Etat contre Bazoum qu’il considère comme « une étape décisive de la lutte des peuples africains pour se libérer de l’emprise de l’impérialisme international », pourrait avoir une occasion de s’installer dans ces trois pays. Et ce n’est pas la bénédiction de Moscou qui manquera même si Kremlin demande à toutes les parties nigériennes à « la retenue et au retour à la légalité ». Car, on se rappelle, après le coup de  Prigojine  le 24 juin  dernier, le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov avait clairement indiqué que le Wagner continuera sa présence en Afrique.
Vladimir Poutine dont la velléité de reconquérir la position qu’occupait l’Union Soviétique en Afrique pendant la guerre froide et même aller au delà ne fait l’objet d’aucun doute, s’appuie aujourd’hui non seulement sur les éléments de Wagner mais aussi sur plusieurs autres canaux de séduction et de propagande ( Mais cela est  un autre débat) afin de manipuler l’opinion, déjà, déçue de la politique africaine de la France. D’où la montée en puissance des sentiments anti-français des peuples africains.
Un autre facteur plus aggravant est la position que vont adopter  les peuples de ces pays qui considéreront ce recours à la force comme une agression extérieure à la solde de l’Occident. Ceux-ci pourraient s’offrir à la résistance contre « l’ennemi extérieur ». Ceci va exacerber la haine contre ces puissances occidentales et donner un libre champ à la Russie d’installer voire de propager ses tentacules dans la région, et pendant ces temps, les groupements djihadistes ne manqueront pas d’atouts de se faire entendre par des populations croupissant dans la misère que va accentuer à cette occasion une crise humanitaire sans précédent.
Pour quelle raison le Mali et le Burkina soutiennent le Niger?
 
Les juntes de ces deux pays sont convaincues qu’une opération militaire réussie d’où qu’elle vienne contre celle du Niger, entraînerait de facto leur déchéance respective. Au cas où elles n’arrivent pas à rendre le pouvoir aux civiles selon le chronogramme établi, la CEDEAO pourrait « recourir à la force » pour déloger ces juntes à défaut de les contraindre à respecter leur engagement. C’est dire que derrière cette solidarité africaine au peuple nigérien se cache une occasion de se prémunir de tout effet de surprise désagréable de la part des putschistes de Bamako et de Ouagadougou.
Quant à Conakry..
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Le CNRD, dans son communiqué, a adopté la mesure de prudence. D’un côté pour ne pas se démarquer de trois juntes, il se dit « solidaire aux frères nigériens », condamne les sanctions de la CEDEAO contre le Niger que la Guinée ne compte pas appliquer . Mais, le gouvernement de Conakry s’abstient de faire un communiqué conjoint avec le Mali et le Burkina, certes pour ne pas vexer Paris dont le soutien à la transition que dirige Colonel Mamadi Doumbouya brille à mille feux.

 

La démarche de Conakry est à la fois stratégique et économique. Le non-respect des sanctions commerciales infligées au Niger, un pays continental, pourrait être un pain béni pour le port de Conakry où des marchandises destinées à Niamey pourraient être débarquées puis acheminées par la route. Le Bénin a fermé ses frontières avec le Niger. L’essentiel des importations de ce pays transitent par le port de Cotonou, situé à 1500 km de la capitale nigérienne. Un marché que pourrait capter le port autonome de Conakry en pleine mutation.
Quelle proposition de sortie de crise?

L’intervention militaire au Niger peut se révéler catastrophique. Comme l’avait préconisé  le président béninois, Patrick Talon, avant le sommet d’Abuja, il serait plus judicieux de privilégier le dialogue. D’abord, chercher à obtenir la libération du président Bazoum et ses hommes en détention. Sa présence en tant que détenu au Palais présidentiel ne facilite pas le succès d’une opération commando, sa vie et celle de sa famille, seraient en danger.
A notre humble avis, il serait plus sage et plus judicieux d’offrir une porte de sortie au Général Tchiani et ses hommes afin de les convaincre de rejoindre les casernes voire un chemin de l’exil avec protection et que ce dernier l’accepte pour, éventuellement ne pas connaître le triste sort du Général burkinabè Gilbert Djendéré.

On l’a fait pour Blaise Compaoré en 2014 alors que les crimes de son régime au Burkina Faso sont plus graves. Pourquoi ne pas le faire pour Abdourahmane Tchiani et sa bande qui ont pris le pouvoir sans effusion de sang. Déjà le président déchu reste retenu dans sa résidence et garde via ses téléphones tous ses contacts à l’extérieur. Ce qui lui permet d’ailleurs de maintenir ses réseaux et nourrir l’ambition de récupérer son fauteuil, situé à quelques mètres de lui.

En tout cas, la paix n’a pas de prix dit-on.

Oumar Kateb Yacine

Président du think tank panafricaniste-progressiste
Institut Afrique Emergente
Courriel: yacinebah@gmail.co
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