
Le sociologue, écrivain et ancien conseiller national suisse Jean Ziegler est décédé à Genève à l’âge de 92 ans, des suites de la maladie de Parkinson. Avec sa disparition, le monde perd l’un des intellectuels les plus engagés de son époque, un homme qui a consacré sa vie à dénoncer les inégalités, la faim dans le monde et les excès d’un capitalisme mondialisé qu’il qualifiait volontiers d’« ordre cannibale ».
Pendant plus d’un demi-siècle, Jean Ziegler a incarné une gauche humaniste, internationaliste et profondément attachée à la dignité humaine. Admiré par certains, contesté par d’autres, il n’a jamais cessé de provoquer le débat, convaincu que le silence face à l’injustice constituait une forme de complicité.
Du confort bourgeois à l’engagement militant
Né le 19 avril 1934 à Thoune, dans une famille protestante conservatrice de Suisse alémanique, Jean Ziegler semblait destiné à une existence paisible au sein de l’establishment helvétique. Pourtant, ses études de droit à Genève puis de sociologie à Paris vont progressivement le conduire vers un tout autre destin.
Dans le Paris bouillonnant de l’après-guerre, il côtoie les grandes figures de l’intelligentsia française, notamment Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Mais l’événement fondateur de sa vie politique survient en 1964 lorsqu’il rencontre Ernesto Che Guevara à Genève.
Le jeune militant rêve alors de rejoindre la lutte révolutionnaire en Amérique latine. Le guérillero argentin l’en dissuade et lui conseille de mener le combat « au cœur du système ». Cette phrase devient une véritable feuille de route. Jean Ziegler consacrera dès lors son existence à dénoncer les mécanismes de domination économique depuis les centres mêmes du pouvoir occidental.
La Suisse dans le viseur
Professeur de sociologie à l’Université de Genève et député socialiste au Conseil national suisse pendant près de vingt ans, Jean Ziegler devient rapidement l’une des voix les plus critiques de on pays.
À travers des ouvrages devenus célèbres comme Une Suisse au-dessus de tout soupçon, La Suisse lave plus blanc ou encore La Suisse, l’or et les morts, il s’attaque au secret bancaire, aux grandes fortunes et aux compromissions de certaines élites financières. Ses enquêtes dérangent. Elles lui valent autant d’admirateurs que d’ennemis.
Dans une Suisse peu habituée à voir ses institutions contestées avec autant de vigueur, Ziegler apparaît comme un trublion. Lui revendique simplement le rôle de citoyen engagé refusant de détourner le regard face aux injustices.
Le combat contre la faim dans le monde
La dimension internationale de son engagement prend toute son ampleur lorsqu’il est nommé rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation entre 2000 et 2008.
Durant ces années, il visite de nombreux pays frappés par la pauvreté et les crises alimentaires. Son constat est sans appel : la faim n’est pas une fatalité.
Jean Ziegler répétait souvent qu’un enfant qui meurt de faim aujourd’hui est « assassiné ». Selon lui, la planète dispose des ressources nécessaires pour nourrir l’ensemble de ses habitants. Si des millions d’êtres humains souffrent encore de malnutrition, c’est en raison de choix politiques et économiques qui privilégient les profits plutôt que les besoins fondamentaux.
Cette conviction nourrit une grande partie de son œuvre intellectuelle. Dans ses livres, il dénonce le rôle des spéculations sur les matières premières, les politiques imposées par certaines institutions financières internationales et les déséquilibres persistants entre les pays riches et les pays pauvres.
Une figure majeure de l’altermondialisme
Au fil des années, Jean Ziegler devient l’un des visages les plus connus du mouvement altermondialiste. Il critique avec vigueur le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce, qu’il accuse de contribuer à l’aggravation des inégalités mondiales.
Ses ouvrages, parmi lesquels Les Nouveaux Maîtres du monde, L’Empire de la honte ou La Haine de l’Occident, connaissent un large succès international. Traduit dans de nombreuses langues, il devient une référence pour tous ceux qui contestent les dérives de la mondialisation libérale.
Pour lui, la question centrale n’était pas seulement économique. Elle était avant tout morale : comment accepter que l’abondance côtoie la misère dans un monde qui n’a jamais produit autant de richesses ?
Un intellectuel aussi admiré que controversé
L’homme n’a jamais laissé indifférent. Ses prises de position sur certains régimes du Sud, notamment Cuba ou la Libye de Mouammar Kadhafi, lui ont valu de vives critiques.
Ses détracteurs lui reprochaient une forme d’indulgence envers certains dirigeants autoritaires. Ses partisans répondaient que son engagement premier demeurait la défense des peuples dominés face aux rapports de force internationaux.
Cette part de controverse accompagne encore aujourd’hui son héritage. Mais même ses adversaires reconnaissent généralement sa cohérence intellectuelle et la sincérité de son engagement.
L’héritage d’une conscience rebelle
Jusqu’à ses derniers jours, Jean Ziegler a refusé le fatalisme. Il croyait profondément à la capacité des peuples à transformer le cours de l’histoire et à imposer davantage de justice sociale.
Sa disparition intervient dans un monde toujours confronté aux crises alimentaires, aux inégalités croissantes et aux tensions géopolitiques qu’il n’a cessé de dénoncer. Son message conserve ainsi une étonnante actualité.
Avec Jean Ziegler disparaît l’une des grandes consciences critiques de notre temps. Mais son œuvre demeure, portée par une conviction simple et puissante : la faim, la pauvreté et l’injustice ne sont pas des fatalités. Elles sont le produit de choix humains et peuvent, par conséquent, être combattues.
C’est sans doute là que réside son principal héritage : avoir rappelé, inlassablement, que la dignité humaine doit toujours primer sur les intérêts économiques.
Oumar Kateb Yacine, Analyste Géopolitique
Contact: bahoumaryacine777@gmail.com








