Interpellé par la question fondamentale soulevée dans l’éditorial du directeur du journal Le Populaire, Alpha Abdoulaye Diallo, il m’incombe d’y apporter des éléments de réponse en ma qualité de directeur scientifique du Musée du Fouta-Djalon.
Fidèle aux exigences de la démarche scientifique qui guide mes travaux, et m’appuyant sur l’enseignement dispensé par mes maîtres les plus éminents, j’ai entrepris une vaste consultation auprès de figures savantes et d’érudits.
Il me plaît de citer d’emblée le grand Karl Marx, dont cette leçon mémorable demeure gravée en moi : « La science serait superflue si l’apparence des choses et leur essence se confondaient. »
C’est animé par cette quête de vérité que j’ai interrogé d’illustres personnalités : les unes comptant parmi les descendants et intimes de notre glorieux aïeul, l’Almamy Bocar Biro Barry ; les autres étant des chercheurs chevronnés ayant voué leurs travaux à son mémorable destin.
Parmi ces références incontournables, j’évoquerai tout d’abord notre vénérable doyen, le professeur Boubacar Barry, auteur de l’ouvrage magistral Bocar Biro Barry, le dernier Almamy du Fouta-Djalon. Figure d’exception de l’historiographie guinéenne, il s’est imposé depuis l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar comme une autorité scientifique incontestée sur la question.
J’ai également sollicité les éclairages du docteur Malado Siddi Baldé, qui a soutenu avec brillante distinction sa thèse de doctorat au sein de prestigieux établissements américains. On lui doit une étude approfondie intitulée L’épopée de l’Almamy Bocar Biro Barry selon Farba Kéba Sow, figure majeure issue de la grande lignée des Awloubhés du Fouta-Djalon — Farba Kéba Sow étant, soit dit en passant, mon oncle.
Que dire de plus ? L’article si saisissant du journaliste Alpha Abdoulaye Diallo se révélait à la fois d’une rare acuité et profondément poignant. J’ai donc prolongé mes investigations auprès de nombreux sages du Fouta.
Au terme de ces échanges, une interrogation fondamentale m’a été soumise :
« Bonata, gardes-tu encore l’intime conviction que le crâne ou la tête de Bocar Biro subsiste quelque part en ce monde ? »
Les témoins les mieux informés m’ont rappelé que la figure centrale de cette tragédie demeure le capitaine Beckman, sous les ordres duquel l’Almamy Bocar Biro fut supplicié. Selon les traditions orales et recoupements historiques, c’est lui qui aurait conservé, réquisitionné et exhibé comme un macabre trophée de guerre la dépouille céphalique de l’Almamy.
Chacun garde en mémoire cette effroyable scène où le capitaine aurait contraint la reine mère Nènè Djariou à porter à travers tout Timbo la tête tranchée de son fils, avant que cette relique ne disparaisse mystérieusement.
Toujours selon les témoignages recueillis, au terme de cette démonstration de force, le capitaine Beckman fut réaffecté sous d’autres cieux avant de finir ses jours en France. Or, aucun document d’archive exhumé à ce jour ne permet de déterminer le sort ultime réservé à cette dépouille : fut-elle conservée, remisée ou abandonnée ?
C’est précisément dans ce contexte de pénombre historiographique que l’annonce de l’identification du crâne de Bocar Biro au Muséum national d’histoire naturelle (Musée de l’Homme de Paris) a retenti comme une révélation d’une portée extraordinaire — une grande, une immense nouvelle pour notre mémoire collective.
Je puis d’ailleurs confier que, lors d’un séjour en France à la fin de l’année 2025, j’avais été mis en relation avec de fins connaisseurs des institutions muséales françaises. Ces derniers m’avaient orienté vers plusieurs pistes prometteuses afin de vérifier si la relique de Bocar Biro figurait dans les inventaires nationaux. En tant que muséologue, je n’ignore pas que si les musées déploient des espaces d’exposition accessibles au public, ils abritent également des réserves aux accès restreints où dorment d’innombrables trésors patrimoniaux.
Dès lors, l’annonce officielle rendue publique — notamment par RFI — précisant que notre vaillant ministre de la Culture, Monsieur Moussa Moïse Sylla, a obtenu la restitution du crâne de Bocar Biro à la Guinée, concomitamment à celle du précieux Coran de l’Almamy Samory Touré, constitue un acte éminemment historique.
Il convient de saluer avec déférence cette démarche victorieuse : notre ministre a, en la matière, réussi un coup maître.
Hommage soit donc rendu à Monsieur Moussa Moïse Sylla !
Permettez-moi de clore ce propos en rappelant l’anecdote exhumée dans une récente chronique par mon jeune frère, l’érudit historien Amadou Djouldé Diallo. Il nous rappelait avec justesse que la vénérable reine mère Nènè Djariou Sylla était la génitrice de Bocar Biro. Que Monsieur Sylla éprouve donc la plus légitime des fiertés pour avoir porté avec bravoure le fardeau historique de son auguste aïeule, notre grand-mère Nènè Djariou, immortalisée par les chroniqueurs du Fouta.
Je ne saurais omettre de mentionner, au rang des sources cardinales, la chronique fondamentale rédigée par notre défunt grand-père, l’un des pionniers de l’enseignement républicain, consacrée à l’histoire des Peuls du Fouta-Djalon : El Hadj Malado Diallo de Timbi-Madina.
Voilà l’éclairage que je souhaitais apporter pour mesurer l’immensité symbolique de cet événement. La restitution de ces objets chargés de mémoire et de gloire — le Saint Coran de Samory Touré et le reliquat sacré de la tête enturbanée du dernier Almamy du Fouta-Djalon — répare une fracture de notre histoire.
À ces héros immortels, qu’Allah accorde Sa grâce et Son Paradis éternel ! Que la mémoire nationale et universelle les consacre à jamais comme des modèles de bravoure. Eux dont le courage sut défier l’adversité la plus féroce de leur temps, et dont la grandeur résida dans cet précepte immémorial : préférer la mort au déshonneur.
Comme le proclame la sagesse de nos terroirs, nos anciens en langue pular rappellent :
« Dimo hulata maayde, si sutinaama herssa. » (Le noble ne redoute pas la mort si elle le préserve de la honte.)
Et la tradition mandingue d’ajouter avec la même grandeur :
« Saya ka fisa malo di. » (La mort est préférable à l’affront.)
Si tant est que mon malinké ne me trahisse point.
Je vous remercie.
Professeur Bonata Dieng
Sociologue, historien et ancien ambassadeur, ancien parlementaire, le Pr Bonata Dieng est le directeur scientifique du Musée du Fouta-Djalon, à Labé, institution qu’il a cofondée en 2001 aux côtés de son épouse, la poétesse Koumanthio Zeinab Diallo.
Ancien enseignant-chercheur à l’Université de Labé, il y a également dirigé le service des œuvres universitaires et assume la vice-présidence du Conseil régional des organisations de la société civile de Guinée.
