Dans « l’arrière-pays » guinéen, l’école publique tient souvent entre des murs de banco fissurés, des toitures précaires et des classes surpeuplées. Malgré un plan national ambitieux porté par le programme Simandou 2040, les inégalités entre Conakry et les zones rurales restent béantes, menaçant la promesse d’une éducation de qualité pour tous.
Les chiffres dressent un tableau sévère. Le ratio moyen est d’environ 43 élèves par enseignant au primaire, l’un des plus élevés d’Afrique de l’Ouest ; certaines classes atteignent jusqu’à 100 élèves, selon des témoignages recueillis sur le terrain. Dans de nombreuses localités rurales, les écoles sont construites en matériaux précaires (banco, bois), souvent sans toitures solides ni bancs adéquats.
Le manque d’équipements sanitaires aggrave la situation : absence de latrines et de points d’eau, ce qui affecte directement la santé et la fréquentation scolaire, en particulier celle des filles. Sur le plan des apprentissages, le constat est tout aussi alarmant : selon l’UNESCO, 83% des enfants guinéens de 10 ans ne savent pas lire un texte simple, un indicateur de « pauvreté des apprentissages » qui place le pays parmi les plus en difficulté de la région.
Face à ce déficit structurel, le gouvernement a placé l’éducation au cœur du programme Simandou 2040, via le volet « Simandou Academy ». Les annonces sont impressionnantes : construction de 400 établissements publics et plus de 3 000 salles de classe, avec un financement de 150 millions d’euros obtenu tout récemment par l’Agence Nationale de Financement de l’Education ‘’ANAFE’’; création de 225 nouvelles salles au primaire, 375 latrines, 75 forages et rénovation de 471 salles au secondaire.
Le recrutement massif figure aussi parmi les mesures phares : 12 000 enseignants engagés pour combler le déficit en zones rurales, tandis que 2 200 écoles primaires doivent être connectées à internet et les examens nationaux modernisés. Début novembre 2025, le lancement officiel de la connectivité scolaire a été présenté comme un levier pour réduire les disparités régionales et offrir des ressources pédagogiques en ligne aux enseignants et élèves.
Pourtant, sur le terrain, les retards et les tensions sociales rappellent que les annonces ne suffisent pas. Des syndicats d’enseignants réclament régulièrement le paiement des arriérés et de meilleures conditions de travail ; en août 2026, environ 4 500 enseignants contractuels communaux menaçaient même de faire grève tant que leur statut n’était pas régularisé, sept mois après un engagement gouvernemental. Par ailleurs, malgré des recrutements importants, le ministère reconnaissait encore, en 2025, un déficit de 8 000 à 18 000 enseignants selon les périodes et les périmètres considérés.
Les déséquilibres territoriaux restent criants. Les grandes villes, en particulier Conakry, concentrent l’essentiel des ressources : près de 75% des dépenses éducatives sont absorbées par les coûts de fonctionnement, laissant peu de marge pour l’investissement dans les infrastructures rurales. La cartographie scolaire nationale, lancée en 2026, confirme que la moitié des écoles primaires publiques se trouvent dans seulement trois régions, tandis que les préfectures éloignées souffrent de pénuries d’écoles, d’enseignants qualifiés et de matériels pédagogiques.
Cette concentration urbaine des moyens explique en partie pourquoi, malgré les projets en cours, la réalité des classes rurales reste marquée par la précarité. La qualité pédagogique, liée à la formation initiale et continue des enseignants, reste insuffisante, ce qui limite l’impact des nouvelles infrastructures et de la digitalisation.
Le manque criard d’infrastructures scolaires en « Guinée profonde » constitue un frein majeur au développement du capital humain, dans un contexte où près de 60% des jeunes de 15–24 ans sont déjà hors emploi, éducation ou formation. Les efforts récents du gouvernement et de ses partenaires montrent une volonté de transformation, mais la réussite dépendra de trois facteurs décisifs : la mise en œuvre effective et suivie des projets (écoles, latrines, forages, connexion), une politique ambitieuse et crédible de formation et de stabilisation des enseignants, et une réduction tangible des inégalités entre zones urbaines et rurales.
Sans une exécution rigoureuse et une gouvernance transparente des financements, le risque est de voir Simandou 2040 rester un catalogue de promesses, tandis que des générations entières continueront d’apprendre dans des classes surchargées, sans bancs, sans eau et sans enseignants en nombre suffisant.
Mamadou Aliou Diallo
