La nouvelle de la semaine
Un mariage à un carrefour
Ali et Oumou se sont connus sur les réseaux sociaux. Le premier vivait à l’étranger, tandis que la seconde résidait à Conakry. Leurs premiers échanges ne durèrent que quelques jours avant que chacun ne dévoile ses intentions. Ali ne tarda pas à annoncer la couleur : il cherchait une femme pour partager sa vie. Oumou lui répondit qu’elle était, elle aussi, à la recherche de l’homme de sa vie.
Les présentations virtuelles furent rapidement suivies d’un échange de photographies. Chacun prit soin d’envoyer ses meilleurs clichés, histoire de ne pas compromettre une idylle qui semblait déjà prendre une tournure prometteuse.
Les jours, puis les semaines passèrent. Les deux jeunes gens ne se quittaient plus, du moins virtuellement. Le téléphone était devenu leur principal trait d’union. À tel point qu’Ali pouvait parfois oublier d’appeler ses propres parents à Conakry. En revanche, pas question de laisser passer une matinée sans prendre des nouvelles de celle qu’il envisageait déjà d’épouser.
Ali fut le premier à informer ses parents de son projet. Il confia à son père qu’il pensait enfin avoir trouvé une femme correspondant à ses critères. Le vieux voulut naturellement en savoir davantage.
Où avait-il rencontré cette perle rare ? À Conakry, répondit son fils. Et comment avait-il fait sa connaissance ? Sur les réseaux sociaux.
Cette dernière réponse eut l’effet d’une douche froide. Le père ne cacha pas son mécontentement. Il s’étonnait que son fils, qui avait pourtant de nombreuses cousines, soit allé chercher une épouse sur Internet. Il aurait préféré qu’il laisse à ses parents le soin de lui trouver une femme dans le cercle familial.
Ali ne se laissa pas impressionner. Il rappela à son père qu’il avait respecté l’une de ses exigences : ne pas aller chercher une épouse chez les Blancs. Pour le reste, ajouta-t-il, il espérait que son père ferait, à son tour, un effort pour accepter son choix, dès lors qu’il s’agissait d’une Africaine et, mieux encore, d’une Guinéenne.
L’argument finit par convaincre le vieux. Le projet de mariage reçut donc son feu vert.
Ali avait d’ailleurs déjà obtenu l’accord de sa mère et de ses sœurs. Ces dernières avaient même pris contact avec Oumou, qui avait été reçue à la maison. Elle avait ainsi obtenu l’adhésion de celles qui, dans la famille, disposaient d’un véritable droit de regard sur le mariage de leur fils et frère.
Du côté d’Oumou, les choses semblaient tout aussi bien engagées. Elle avait d’abord mis sa mère dans la confidence. Celle-ci avait déjà eu plusieurs conversations téléphoniques avec Ali et ne voyait aucune objection à cette union. Elle posait toutefois une condition : que son mari donne également son accord.
Oumou ne se faisait guère de souci à ce sujet. Elle connaissait son père. Celui-ci lui avait souvent répété qu’il n’obligerait jamais aucune de ses filles à épouser un homme qu’elle n’aurait pas choisi. Il avait cependant une autre exigence, tout aussi ferme : chez lui, on ne disait pas oui aujourd’hui pour revenir sur sa parole demain.
Les deux familles finirent donc par tomber d’accord.
Ali prit alors un billet d’avion pour Conakry. Le jour de son arrivée, ses parents et Oumou étaient tous présents à l’aéroport pour l’accueillir. Après quelques jours de repos, sa famille organisa une première visite chez les futurs beaux-parents afin de présenter les noix de cola et de demander officiellement la main de la jeune fille. La délégation fut reçue avec tous les honneurs.
Une seconde rencontre permit aux deux familles de fixer la date du mariage. Il ne restait plus que deux semaines. Pour les futurs époux, ces quelques jours prenaient des allures d’éternité. Ils avaient hâte de passer de l’amour virtuel à la vie conjugale. Chacun rêvait de ne plus avoir à se contenter d’un écran pour contempler l’autre.
Jusque-là, toutes les démarches avaient été entreprises par la famille du garçon. À trois jours de la cérémonie, celle d’Oumou exprima le souhait de recevoir son futur gendre afin de faire plus ample connaissance avec lui avant le grand jour.
Il fut convenu qu’Ali se rendrait chez ses beaux-parents, accompagné de l’un de ses oncles.
Le jour venu, tout était prêt pour accueillir le futur époux. La famille d’Oumou s’était mobilisée pour lui réserver une réception digne de l’événement. La jeune fille, elle, était aux anges. Ses parents, ses frères et ses sœurs allaient enfin découvrir celui qu’elle appelait affectueusement, et déjà sans la moindre gêne, « mon Bébé ».
Ali prit le volant. Son oncle s’installa à ses côtés et ils prirent la route.
À quelques centaines de mètres de leur destination, ils tombèrent sur un camion mal stationné qui obstruait une partie de la chaussée. Au même moment, un automobiliste arrivait en sens inverse. Les deux véhicules ne pouvaient manifestement pas passer simultanément. L’un des conducteurs devait donc céder le passage.
En toute logique, c’était à Ali de le faire. L’obstacle se trouvait de son côté et, surtout, l’automobiliste qui venait en face était un homme d’un certain âge.
Mais le jeune homme ne l’entendait pas ainsi.
Les premiers échanges furent courtois. Puis les voix montèrent. Les passants tentèrent de raisonner les deux conducteurs. L’oncle d’Ali, gêné par la scène, essaya à son tour de convaincre son neveu de ne pas tenir tête à un homme qui aurait pu être son père.
La réponse fut cinglante :
— Je n’en ai rien à foutre !
L’oncle en resta presque sans voix. Il ne comprenait pas comment un garçon qui s’apprêtait à entrer dans une famille pouvait se montrer aussi arrogant pour une affaire aussi insignifiante.
Après plusieurs tentatives infructueuses pour ramener Ali à la raison, les personnes présentes décidèrent de s’adresser au vieil automobiliste. Elles le prièrent de faire preuve de sagesse et de céder le passage pour éviter que la situation ne dégénère.
Le vieux finit par accepter. Il recula son véhicule et laissa passer Ali.
Mais celui-ci, au lieu de le remercier ou de poursuivre tranquillement sa route, trouva encore le moyen de lui lancer :
— Il ne fallait pas céder si tu étais un homme !
L’oncle était désormais hors de lui. Il avait mille choses à dire à son neveu, mais ils étaient arrivés à destination. Il préféra remettre ses reproches à plus tard.
Ali sortit son téléphone et appela sa fiancée. Oumou leur indiqua le chemin pour rejoindre la maison. Quelques instants plus tard, ils y étaient.
À peine le moteur coupé, l’oncle d’Ali remarqua un détail qui le glaça. La voiture stationnée devant la concession lui était familière. Il l’avait déjà vue. C’était celle de l’homme avec lequel son neveu venait d’avoir une altercation.
Une inquiétude terrible l’envahit. Et si cet automobiliste était un membre de la famille d’Oumou ? Et s’il s’agissait de son père ?
Il n’eut pas le temps de poser la question.
Les personnes venues les accueillir leur expliquèrent que le père d’Oumou venait de faire une crise après un violent accrochage avec un automobiliste, quelques minutes auparavant.
L’oncle d’Ali sentit ses jambes se dérober.
Il venait de comprendre.
Et, dans la maison où l’on s’apprêtait à accueillir un futur gendre, personne ne savait encore que celui-ci était précisément l’homme qui venait de provoquer la crise du père de sa prétendante.
Habib Yimbéring
