
Il y a des rencontres qui changent une vie. Et puis, il y a celles qui la construisent.
Au début des années 2000, j’étais un jeune journaliste semi-professionnel, partagé entre ma passion pour l’écriture et mes cours d’histoire-géographie — parfois de philosophie — dans quelques collèges et lycées de Conakry. Je vivais modestement dans un petit “chambre-salon”, avec des rêves plus grands que mes moyens.
C’est là que Sanou Kerfalla Cissé est venu me chercher pour rejoindre l’équipe du journal Le Diplomate. Je ne savais pas encore que ce pas allait changer le cours de mon existence.
Dans cette rédaction, je fis une rencontre décisive : Abdoulaye Sankara, que tout le monde appelait affectueusement Abou Maco.
C’était un travailleur hors norme. Un homme d’une rigueur presque irréelle. À lui seul, il pouvait concevoir un journal de douze pages — de l’écriture à la mise en page. Je le regardais faire avec admiration, presque avec incrédulité. Il ne se contentait pas de travailler : il incarnait son métier.
Lorsque l’équipe fut entièrement constituée, il me fit un honneur que je n’oublierai jamais. Il me désigna comme rédacteur en chef.
« Il est le plus méritant », dit-il simplement.
Ces mots ont résonné en moi comme une responsabilité autant qu’une reconnaissance. Ce fut le début de 25 années de collaboration, mais surtout de fraternité.
À ses côtés, j’ai appris à devenir journaliste. Pas seulement à écrire, mais à comprendre le sens profond du métier. Grâce à lui, j’ai rencontré et appris à connaître des figures majeures de la plume guinéenne, comme Thiernodjo Bebel, provocateur brillant, ou encore Siaka Kouyaté, maître incontesté de l’écriture. Tous décédés.
Mais Abou Maco était plus qu’un journaliste. Il était une école. Une référence. Une incarnation de la liberté de penser et d’écrire.
Avec le temps, notre relation a dépassé le cadre professionnel. Elle est devenue profondément humaine. Il a été le parrain de mon mariage — un geste fort, symbolique, qui a scellé entre nous un lien indéfectible.
Aujourd’hui, il n’est plus.
Abdoulaye Sankara s’est éteint cette nuit.
Et avec lui, c’est une certaine idée du journalisme guinéen qui vacille. Celle d’un journalisme exigeant, libre, passionné. Celle d’hommes rares, dévoués à leur plume et à la vérité.
Sa disparition laisse un vide immense. Elle rappelle aussi une réalité douloureuse : le vrai journaliste guinéen devient une espèce en voie de disparition.
Mais tant que son héritage vivra en nous, tant que nous continuerons à écrire avec exigence et liberté, Abou Maco ne disparaîtra jamais vraiment.
Il restera dans nos mots.
Dans nos combats.
Et dans nos consciences.
Ibrahima Sory Traoré, joutnaliste







